Tony Allen Oslo Jazz festival 2015

Je ne suis pas un grand amateur de jazz, mais lorsque je suis tombé un peu par hasard sur ce concert de Tony Allen, j’ai fait une pause et j’ai pris le temps d’apprécier ce moment. Le concert en question, c’est Tony Allen au festival Sons d’hiver 2016 au cours duquel le batteur nigérian présente son projet Tribute to Art Blakey (le concert est disponible à la fin de l’article). Je suis tombé sous le charme de ce monsieur au chapeau et aux grosses lunettes noires installé derrière la batterie. Quel exemple de musicalité, de maîtrise et de sobriété ! Alors, naturellement, j’ai voulu en savoir un peu plus sur le batteur légendaire et figure emblématique de l’afrobeat.

Tony Allen - Oslo Jazz festival 2015
Photo : « T. Allen performs at Rockefeller during Oslo Jazzfestival 2015 »
de Tore Sætre [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons
edia

Un batteur autodidacte

Tony Allen est originaire de Lagos au Nigeria où il est né en 1940. Alors qu’il travaille comme technicien radio, il apprend la batterie en autodidacte en écoutant des disques de jazz. Il est surtout influencé par le jeu de batteurs comme Art Blakey et Max Roach.

Puis il commence sa carrière de musicien professionnel en 1960 en jouant dans plusieurs orchestres de highlife. Dans ce style musical hybride très populaire en Afrique de l’Ouest se rencontrent les cultures africaines et occidentales. Ainsi, les influences des fanfares occidentales, des rythmes africains, des big bands américains et de styles caraïbes comme le calypso se mélangent naturellement.

« Qu’importe ce que je joue et avec qui : mon jeu de batterie dépend de mon rapport à la musique elle-même, c’est ce qui me permet de jouer différents styles. »

T. Allen – Jack / Canal + – 06/09/2017

En 1964, le jeune homme fait une rencontre décisive pour la suite de sa carrière. En effet, il croise la route de Fela Kuti qui recherche un batteur de jazz. Cet artiste nigérian est à la fois chanteur, musicien et chef d’orchestre. Il est par ailleurs très engagé contre la corruption, la dictature et le pouvoir des multinationales dans son pays.

De Koola Lobitos à Afrika 70

Après avoir engagé Tony Allen, Fela Kuti forme le groupe Koola Lobitos en 1965 et développe une musique qui mélange highlife et jazz.

En 1969, le groupe fait une longue tournée aux États-Unis. Alors que les mouvements des droits civiques et du Black Power sont en plein essor, les deux jeunes nigérians découvrent les idées politiques et les revendications des Afro-Américains.

Fela Kuti et Koola Lobitos
Fela Ransome Kuti and his Koola Lobitos

L’album enregistré à l’occasion de cette tournée montre la naissance de l’afrobeat : un groove entêtant, des textes engagés et un mélange entre les rythmes traditionnels africains et la puissance électrique des musiques modernes.

« Sans Tony Allen, il n’y aurait pas d’afrobeat ».

Fela KUTI – Citation parue dans un article de THE INDEPENDANT – 18 janvier 2008.

De retour au Nigeria, Fela Kuti rebaptise son groupe Nigeria 70 puis Afrika 70. Puis, en compagnie de Tony, il développe ce nouveau mouvement musical. Dans l’afrobeat, la soul et le funk de James Brown, le rock de Jimi Hendrix, les ingrédients des formations de Miles Davis et John Coltrane viennent désormais enrichir la musique du groupe. Elles se mélangent aux influences de la musique traditionnelle africaine, au highlife et au jazz.

De 1968 à 1979, Tony ALLEN est non seulement le batteur, mais aussi le directeur artistique du groupe de Fela KUTI.

« Je ne joue pas des standards au sens classique. Je réarrange, comme dans une bonne cuisine, avec un panel d’ingrédients, tout ce qui constitue mes routes empruntées. »

T. Allen – RFI Musique – 08/09/2017

En 1975, il enregistre Jealousy, son premier disque en tant que leader tout en étant accompagné du groupe Afrika 70.

Tony Allen - Jealousy
T. Allen et Afrika 70
Couverture de l’album « Jealousy » – 1975

De fructueuses collaborations

Après 36 albums, des tensions apparaissent avec Fela Kuti. Le batteur quitte finalement la formation de son ami qu’il trouve trop radicalisé politiquement. Il souhaite désormais explorer d’autres horizons musicaux.

Il forme alors Tony Allen & The Afro Messengers puis dirige le groupe The Mighty Irokos de 1981 à 1983 au Nigeria.

Le musicien part ensuite vivre à Londres en 1984 et s’installe finalement à Paris en 1985. À cette époque, il accompagne en tournée la star nigériane King Sunny Ade.

Pendant les années 90, Tony participe à de nombreux enregistrements avec Randy Weston, Air, Charlotte Gainsbourg, Manu Dibango et Grace Jones notamment.

À la mort de Fela Kuti en 1997, il devient le seul porte-parole de l’afrobeat qui connaît alors un regain d’intérêt aux États-Unis et en Europe.

« Peut-être le plus grand batteur qui ait jamais vécu ».

Brian ENO, musicien, arrangeur et producteur – All About Jazz – 24/12/2007.

Désormais, le batteur nigérian publie plus fréquemment des albums sous son nom. Il enregistre également avec des artistes du mouvement techno et électro, dont Sébastien Tellier (La Ritournelle).

Film of Life
Couverture de l’album « Film of Life » – 2014

Et il entame en 2007 une collaboration avec le chanteur anglais Damon Alban (Blur et Gorillaz). Avec ce dernier, il fonde le groupe The Good, The Bad And The Queen. Six ans plus tard, ils renouvellent l’expérience en formant le « super groupe » Rocket Juice And The Moon avec Flea, le bassiste des Red Hot Chili Peppers.

En 2017, il publie son dernier album solo intitulé The Source chez Blue Note Records, l’un des plus prestigieux labels de jazz.

Tony Allen - The Source
Couverture de l’album « The Source » – 2017

Après une longue et riche carrière, Tony Allen meurt à Paris en avril 2020. Au-delà de la communauté des batteurs, sa disparition laisse un vide énorme dans le monde des musiciens.

La vitalité des rythmes africains

Après avoir retracé les grandes lignes du parcours de Tony Allen, il semble vraiment réducteur de résumer cette longue carrière sous l’intitulé : l’inventeur de l’afrobeat.

Tony Allen autobiographie
Couverture du livre « An autobiography of the master drummer of afrobeat »
Duke University Press

En effet, depuis ses débuts, le batteur a toujours voulu expérimenter. Sa carrière est marquée par la curiosité, par la volonté de se renouveler et de se perfectionner en recherchant sans cesse de nouvelles sonorités. De plus, son ouverture d’esprit l’a conduit à collaborer avec des artistes venant de tous les horizons musicaux.

Aucun percussionniste n’a réussi à incarner mieux que lui la vitalité des rythmes africains ni l’envie de les soumettre aux expériences et aux mixages les plus modernes.

« Je dois combiner de nombreux aspects dans mon jeu, qui font que je ne ressemble à aucun autre batteur. Chacun en m’écoutant projette ce qu’il veut, mais moi, je ne cherche qu’à pouvoir m’exprimer le plus librement. »

T. Allen – Libération – 28/01/2016

Ainsi, grâce à lui, les rythmes africains se sont mis à changer la pop occidentale. Il a également réussi à imposer leur vitalité et il les a modernisés au cours de mixages et d’expériences les plus modernes. Et ces échanges ont permis d’enrichir à la fois le paysage musical africain et les rythmes occidentaux.

Le style inimitable de Tony Allen

Dans le même temps, son jeu unique n’a jamais cessé d’évoluer.

Initialement inspiré autant par ses racines africaines que par des maîtres du rythme comme Kenny Clarke, Max Roach ou Art Blakey, son style polyrythmique si particulier a évolué vers un mélange hybride de jazz, de hip-hop, mais également d’électro.

“Tony possède un toucher unique. On pourrait dire qu’il joue le même pattern en permanence de manière très douce, comme un flot continu, la caisse claire rarement placée sur le 2 et le 4, voire jamais. Son volume sonore est constant (un rêve d’ingénieur du son). Dans une forêt de ghost notes, il marque les accents de la musique sans déranger le moins du monde le groove qui rythme nos hanches.”

Christophe DESCHAMPS sur son site internet

Pour ma part, j’ai découvert tardivement un fabuleux batteur dont l’attitude décontractée cache une grande précision et une incroyable finesse, une maîtrise parfaite et un équilibre qui lui permettent d’orienter simplement le jeu de toute la formation sur scène.

“Tribute to Art Blakey” (2016)

Si vous aimez les batteurs de jazz, je vous invite à lire cet article :

Daniel Humair, un batteur libre


Discographie (en tant que leader) :

  • 2014 : Film of Life (Jazz Village).
  • 2009 : Secret Agent (World Circuit Records).
  • 2006 : Lagos No Shaking (Honest Jon’s Records).
  • 2004 : Tony Allen Live (Comet Records).
  • 2002 : Homecooking (Comet Records).
  • 1999 : Black Voices (Comet Records).
  • 1988 : NEPA – Never Expect Power Always (Wrasse Records).
  • 1980 : No Discrimination (Strut).
  • 1979 : No Accomodation For Lagos (Polydor).
  • 1977 : Progress (Coconut).
  • 1975 : Jealousy (Soundworkshop Records).

Sources pour cet article :

  • Site officiel : http://www.tonyallenafrobeat.com
  • Wikipedia : Tony Allen.
  • Télérama : “Le batteur de légende se met à table” – 02/12/2014.
  • Jeune Afrique : “Nigéria : l’alchimiste de l’afrobeat” – 27/04/2015.
  • Libération : “Je ne veux surtout rien imposer aux gens” – 05/07/2015.
  • Libération : “Une partie de l’ADN de l’afrobeat vient du jazz” – 28/01/2016.
  • Africultures : Biographie.
  • Jazz Village Music : Biographie – Août 2014.
  • Nouvel Obs : “Son nouvel album, l’afrobeat et Damon Albarn” – 26/11/2014.
  • Musiculture : Rencontre – 11/11/2014.
  • France Inter : Biographie.
  • Afrisson : Biographie et discographie – 07/05/2007.
  • Gonzai :” The beat goes on”.

A lire également l’autobiographie : “Tony ALLEN : an autobiography of the master drummer of afrobeat” chez DUKE UNIVERSITY PRESS. Cette biographie n’est malheureusement pas encore traduite en français.

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