Deuxième partie de l’article consacré au jeu ouvert au travers de mes échanges avec Manu MORIN, batteur québécois et animateur du blog monprofdebatterie.com.

Si vous ne l’avez pas encore fait, je vous invite d’ores et déjà à lire la première partie de cet article.

Vous découvrirez une présentation du jeu ouvert, de ses spécificités, de ses avantages et de ses inconvénients. Nous avons également comparé nos parcours respectifs de batteurs tout en évoquant ce qui nous a amené à tester puis à adopter cette technique. Et, nous avons abordé son apprentissage.

Poursuivons la découverte du jeu ouvert avec nos impressions croisées et passionnées par la pratique de notre instrument.

Jeu décroisé

Photo libre de droits – CC0 Public Domain

Faut-il adapter la disposition des éléments de la batterie au jeu ouvert ?

MANU …
Pas vraiment. Le seul changement que j’ai fait consiste simplement à descendre la hauteur du hi-hat qui se trouve environ à la même hauteur ou presque que la caisse claire.

Comme il n’y a plus de croisement, les deux mains peuvent donc prendre une position similaire, comme si elles étaient déposées sur les accoudoirs d’une chaise de bureau.
C’est beaucoup plus naturel comme position et plus relaxe pour les épaules également.

Si je veux conserver la possibilité de jouer certains morceaux en croisé, je règle mon charley à une hauteur intermédiaire. Mais, j’ai également installé un deuxième charley fermé à droite. Du coup, ça ouvre encore de nouvelles possibilités car, pour le hi-hat, j’ai deux sonorités différentes à ma disposition.

 FRED …
Pour ma part, j’ai uniquement modifié la hauteur du hi hat. Il est désormais plus bas et donc plus facile à jouer de la main gauche. La position est plus confortable. Mais, attention : cette modification rend très difficile le retour – même ponctuel – au jeu croisé !

Pour le moment, j’hésite encore à déplacer la ride à côté ou au-dessus du charley. C’est encore une autre option possible. J’ai vu que certains batteurs avaient adopté cette disposition peu commune.

Jeu décroisé

Photo libre de droits – CC0 Public Domain

MANU …
J’aime l’idée que le jeu ouvert permette également d’ouvrir un débat sur la configuration du kit et sur le positionnement des différents éléments.
Cela permet de rester humble devant son instrument car il nous reste encore énormément de choses à découvrir et à expérimenter.

Quelques exemples de morceaux qui se prêtent particulièrement bien au jeu ouvert ?

MANU …
Pour moi, ce n’est pas une question de morceaux.
Il y a certaines idées qui ne peuvent s’appliquer qu’au jeu ouvert. Mais, pour moi, c’est avant tout une question de liberté des mouvements et de « feeling » en jouant.

Mon but, ce n’est jamais de jouer croisé ou décroisé, mais bien de jouer de manière à pouvoir m’exprimer le plus librement possible et avec un maximum d’aisance sur ma batterie.

Alors, une fois qu’on est capable de jouer pratiquement tout en dirigeant de la main droite et de la main gauche, on devient libre de choisir ce qui nous plaît le plus selon le moment et le contexte.

Il m’arrive de jouer une chanson et de diriger avec la main droite sur le hi-hat dans le refrain et de me surprendre à rejouer le même refrain de la même chanson dans une autre séance d’entrainement en dirigeant de la main gauche (parfois sans même m’en rendre compte…) !

Jeu décroisé

Photo libre de droits – CC0 Public Domain

Jouer décroisé n’est pas un but ou un dogme en soit. C’est simplement une option supplémentaire qui ouvre de nouvelles possibilités.

Aussi, il faut se rappeler qu’à chaque fois qu’un batteur joue sur la cymbale ride, il joue décroisé. Alors, pour la grande majorité des batteurs, ils jouent déjà 50 % croisé (sur le hi-hat) et 50 % décroisé (sur la ride) sans même le savoir !
Dans cette optique-là, je dirais alors que tous les morceaux qui comportent une section à la ride sont des morceaux qui se prêtent bien au jeu ouvert !

FRED …
J’ai évoqué précédemment Be Yourself » de AUDIOSLAVE car c’est avec ce titre que j’ai pris conscience de l’intérêt du jeu décroisé. Mais, comme toi, je pense que ce n’est pas une question de morceaux.

Jeu décroisé

Couverture de l’album Audioslave

Et des exemples de batteurs qui jouent ouvert ?

MANU …
Je recommande vivement de découvrir Claus HESSLER. Il a vraiment développé un jeu instrumental plein de nouveautés. Il y a aussi mon mentor, Stéphane CHAMBERLAND qui se promène entre jeu croisé et jeu décroisé. On peut aussi citer Dom FAMULARO et Billy COBHAM.

FRED …
Certains batteurs ne jouent pas en permanence en décroisé mais ils emploient souvent cette technique car ils sont pratiquement ambidextres. Jack DEJOHNETTE joue régulièrement en décroisé avec un charley très bas. Simon PHILIPS joue aussi très souvent de cette manière.

Le batteur de MUSE, Dominic HOWARD, est gaucher et joue décroisé.

Jeu décroisé

Dominic Howard at Estadio Ciudad de La Plata – Photo de emiliokuffer [CC BY-SA 2.0] via Wikimedia Commons

Mike BORDIN, batteur de FAITH NO MORE est également gaucher mais il joue ouvert sur un set de droitier.

Carter BEAUFORD parle ainsi du jeu décroisé :

« Quand je joue décroisé, ma main droite joue le rôle du soliste, elle peut jouer n’importe quel tom ou cymbale, et je peux jouer ce que je veux, tout ça pendant que ma main gauche joue sur le charley ou la ride, et la caisse claire en même temps. J’utilise aussi ma main droite pour tous les accents sur les splash, ou les autres éléments du kit […]. C’est pour cette raison, que j’ai changé ma manière de jouer il y a quelques années. »

 Carter BEAUFORD « Passion and Enthusiasm » – BATTERIA & PERCUSSIONI MAGAZINE N°2 – Octobre 2009 – Roberto BARRUFALDI

MANU …
Le jeu ouvert n’est pas un nouveau concept ! Cela a vraiment commencé à la fin des années 1970.

Et, dans l’introduction de sa méthode Advanced techniques for the modern drummer parue en 1948, Jim CHAPIN recommandait déjà de faire les exercices en dirigeant tantôt avec la main droite, tantôt avec la main gauche.

Jeu décroisé

Source : Editions ALFRED MUSIC

Que recherchiez-vous en testant le jeu ouvert ?

FRED …
Je recherchais avant tout plus d’aisance derrière les fûts. J’ai tendance à être très raide et crispé. Avec le jeu ouvert, je trouve la position plus confortable et je me tiens plus droit. Je ne trouve que des avantages en termes de posture et de relâchement.

MANU …
Effectivement, c’est le ressenti des élèves que j’accompagne.
On défait la torsion lombaire qui se produit quand on joue croisé.

FRED …
Et, la sensation d’avoir un bras bloqué sous l’autre disparaît. Dans le même temps, on a beaucoup plus d’éléments à sa disposition sans avoir à se contorsionner.

Le jeu ouvert vous a t-il ouvert des possibilités ?

FRED …
Je trouve que l’utilisation des toms est plus libre. Le passage du charley à la ride est également beaucoup plus naturel. Et, on est toujours en bonne position pour avoir accès à tous les éléments du kit.

Cette pratique développe également votre originalité et votre créativité.
Elle permet de sortir des sentiers battus et d’utiliser des doigtés non conventionnels.

Jeu décroisé

Photo libre de droits – CC0 Public Domain

MANU …
En plus, en jouant décroisé, il y a beaucoup moins de risques d’entrechoquer les baguettes ou de frapper la baguette … sur l’autre main !

Plus sérieusement, on se met à penser différemment et cela donne de nouvelles idées.
La main droite a carte blanche pour se promener sur tous les toms. On n’est plus limité par le croisement des bras.

J’ai aussi découvert qu’on peut aller chercher les cymbales indifféremment avec la main droite ou avec la main gauche selon les besoins. Cela devient instinctif au fur et à mesure que les deux mains s’équilibrent. On occupe beaucoup mieux l’espace et avec plus d’aisance.

FRED …
Si je voulais être un peu polémique, je dirais que le jeu ouvert vient à l’encontre d’une vision plutôt académique de la batterie avec une vision plus libre et évolutive.
Alors, il faut essayer, expérimenter pour voir quel est le ressenti dans cette position.

Revenez-vous de temps en temps au jeu croisé ?

FRED …
De moins en moins. C’est essentiellement dû au réglage assez bas de mon hi-hat qui rend le jeu croisé plus compliqué.

MANU …
Je joue essentiellement décroisé mais j’ai gardé certaines habitudes avec le jeu croisé. Par exemple, je ne joue bien le songo qu’en croisé. De la même manière, j’ai gardé l’habitude de jouer le shuffle de « Rosanna » en croisé.

Un chemin vers l’équilibre …

MANU …
Le jeu croisé est un chemin sans fin vers l’équilibre. C’est la recherche constante de l’aisance. Le jeu ouvert ne doit pas être associé uniquement à la main gauche (ou la main faible), mais au développement égal de la main gauche ET de la main droite.

C’est un peu comme si on cherchait à fortifier chaque membre du batteur pour en faire la version la plus complète et la plus polyvalente possible dans sa globalité. Et ce n’est qu’un moyen parmi tant d’autres d’y arriver. C’est une pièce du puzzle, voilà tout !

Jeu décroisé

Photo libre de droits – CC0 Public Domain

J’ai toujours perçu le développement de mes aptitudes à la batterie comme un ensemble dont on ne peut pas dissocier les parties. Ainsi, si je développe ma vitesse, ça fait de moi un meilleur musicien dans son ensemble. De même, si je développe mes rudiments, ça fera aussi de moi un meilleur batteur dans son ensemble. Alors, en partant de ce principe-là, si je développe davantage l’équilibre à l’aide du jeu ouvert, je fais un pas vers l’avant dans ma grande quête de constamment me renouveler et me dépasser en tant que batteur.

C’est presque de la poésie !

FRED …
A mon niveau, le but est surtout d’acquérir une dextérité supplémentaire.
Et, travailler des deux façons ne peut être que bénéfique en me faisant progresser et en améliorant mon jeu.

Je ne dis pas qu’il faut jouer croisé ou décroisé. Cela doit venir d’un ressenti personnel. Tout ce que j’ai appris en croisé n’est pas perdu, bien au contraire ! Tout est profitable et complémentaire !

Ma main gauche perd ses handicaps naturels et les coups deviennent égaux en puissance et en précision des deux côtés. Par ailleurs, je me préoccupe beaucoup moins du doigté et mon jeu devient plus instinctif.

Le but ultime : l’ambidextrie !

Le but ultime du jeu décroisé, c’est de développer son ambidextrie, c’est-à-dire savoir jouer aussi bien en dirigeant avec la main droite qu’avec la main gauche.

Mais à une échelle plus raisonnable, le jeu décroisé vous permet d’acquérir davantage de dextérité. Et, tout en continuant à jouer certains plans à droite, on peut inclure dans son jeu de nouveaux rythmes, en les jouant avec la main gauche.

Jeu décroisé

Photo libre de droits – CC0 Public Domain

MANU …
La batterie est un instrument jeune qui évolue sans cesse, encore à notre époque. Il reste énormément de choses à explorer et de nouvelles techniques à inventer.

Alors, je lance une invitation aux batteurs : testez le jeu ouvert pour voir si cela vous convient et si cela peut apporter quelque chose à votre jeu !

FRED …
Cela permet réfléchir à notre pratique et de garder une grande ouverture d’esprit face à notre instrument.

 

Cet article vous a convaincu de tester le jeu ouvert ? Alors, venez échanger avec nous sur le sujet !

 

Un grand merci à Manu MORIN pour ces échanges très enrichissants … et à bientôt, j’espère, pour de nouveaux débats !

 

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Sources :